Présentation d'Edgar Morin,
« Edgar Morin, la complexité et la sociologie aujourd'hui : à la
recherche d'une
voie? »
Séminaire
CIRESS-LEREPS, mars 1998
Votre présence, cher Edgar Morin, nous est précieuse notamment
parce que nous nous questionnons collectivement sur notre projet
scientifique. Nous sommes une équipe de sociologues et de politologues pour qui
la pensée, disons la systémique, complexe constitue un véritable paradigme et
nous tentons de l'appliquer à la connaissance des phénomènes territoriaux
(politiques publiques locales, systèmes politiques locaux, prospective
régionale,...). Quant aux économistes qui nous ont rejoint ici et avec lesquels
nous formons le LEREPS, le Laboratoire d'Etudes et de Recherche sur l'Economie,
les Politiques et les Systèmes sociaux, ils ont des champs d'investigation plus
variés qui vont de l'études des groupes aux systèmes productifs locaux en
passant par l'économie de l'organisation. Chacun est donc amené aujourd'hui à
réfléchir à son positionnement épistémologique, à ses références conceptuelles
et à ses « terrains »de prédilection tout en prenant en compte la
perspective d'un projet commun.Le processus engagé apparaît de nature complexe
et interdisciplinaire. Dès lors, vous êtes, pour tous ici, un interlocuteur
particulièrement pertinent et, pour certains d'entre nous, une référence
majeure. Si j'axerai mon propos sur des préoccupations plus sociologiques, je ne
doute pas que mes collègues économistes vous interrogeront sur ce qui les
préoccupe. Mais avant d'évoquer nos perspectives scientifiques, je voudrais vous
accueillir en présentant quelqu'un qu'on ne présente pas.Ce qui nous séduit chez
vous, Edgar Morin, c'est tout à la fois, bien sûr, la grande fécondité de votre
pensée mais aussi la belle humanité émane de vous et qui transparaît notamment
dans votre ouvrage Mes Démons (1993) dont je m'inspire pour cette
présentation. Ces deux dimensions expliquent, je crois, expliquent la
place particulière que vous occupez dans le champ de la réflexion
contemporaine.Pour vous, c'est clair et assumé, la vie et la pensée sont
indissolublement liées. Et, si votre pensée nous inspire tant c'est, j'en suis
persuadé, qu'elle s'est nourrie et a nourri en même temps, une vie riche
d'expériences, de sentiments et de rencontres. La métaphore du feu, chère à
Bachelard, que vous utilisez souvent pour qualifier l'intrication de votre vie
et de votre pensée me semble significative. Ainsi, votre « combustion
existentielle » a récursivement nourri votre « combustion
intellectuelle ».Né en 1921, vous faites partie de ces générations dont
l'histoire a voulu qu'ils deviennent acteurs d'une formidable tragédie. Dans les
crépusculaires années 1930 vous faites vos premiers apprentissages politiques
alors qu'un drame intime, le décès de votre mère, en 1931, vous amène à vivre
très tôt cette relation consubstantielle et antagoniste entre la vie et la mort.
Vous éprouvez ainsi, dans votre for intérieur, le caractère fondamentalement
contradictoire de la vie et du monde que vous retrouverez ensuite en lisant Marx
et Hegel et qui vous amènera à concevoir ce que vous appelez la dialogique.
La contradiction, c'est aussi celle des années 1940, époque exigeante s'il
en fût, où le choix de la résistance ou de la passivité se présente aux
consciences. La résistance fut pour vous, comme pour d'autres comme F.
Mitterrand que vous rencontez, une prodigieuse école de vie où l'engagement
s'éprouve dans le risque, où la violence s'accompagne de la responsabilité et où
la peur se conjure dans l'action. Cette « rugueuse réalité » vous
l'embrassez en adhérant à l'idéal et au parti communistes, adoptant la
conception anthroposociale de l'homme de Marx et la dialectique de hégelienne.
Mais votre enthousiasme pour les « lendemains qui chantent » ne
résiste pas aux dérives totalitaires du stalinisme et aux pratiques autoritaires
du parti communiste français et vous le quittez avant d'en
être officiellement exclu en 1951.Cette « rupture morale » fut
déterminante et vous a conduit à la faveur notamment de l'expérience de la revue
Arguments à opérer une « réorganisation génétique » de votre
pensée dans la décécennie 1950. Votre Autocritique en témoigne
particulièrement. Pour aller vite, on peut dire que vous quittez partiellement
Marx et Hegel. Pour vous, les contradictions sont indépassables la
dialogique et vous passer à ce que vous appelez un
« méta-marxisme » où Marx n'est plus pour vous qu'une référence parmi
d'autres.
Dans les années 1960, vous vous confrontez au concret à travers
l'étude, aujourd'hui célèbre, des transformations d'une commune bretonne
Plozevet et au présent en fondant ce que l'on a appelé «la
« sociologie du présent » de 'L'Esprit du temps à la
La Rumeur d'Orléans. Puis s'ouvre votre dialogue avec les sciences
biologique, physiques et la théorie des systèmes qui commence en
Californie.
C'est le début de votre grande aventure, je veux évidemment
parler de La Méthode(1977, 1980, 1986, 1991). Tous ceux qui ont lu
cette oeuvre qui compte quatre tomes et bientôt un cinquième, ont un rapport
singulier avec elle. Je prendrai volontiers une métaphore que le philosophe C.
Rosset utilisait dans ses cours pour qualifier la lecture de La
phénoménologie de l'esprit de Hegel. Il disait : « Ce livre est comme
un large fleuve, il y a ceux qui décident de le traverser et qui se jettent à
l'eau, certains après quelques mouvements font demi-tour et reviennent sur la
terre ferme, d'autres plus téméraires continuent, parmi eux certains se noient,
d'autres parviennent après beaucoup d'efforts sur l'autre rive. Entre ces
derniers et ceux qui sont restés sur l'autre rive ont ne voit plus le monde de
la même manière. ». Eh bien, pour moi, La Méthode c'est
pareil.
Dans ce grand oeuvre, vous répondez, trois siècles et demi après, au
Discours de la méthode, pour fonder ce qu'on appellera le
« paradigme de la complexité ». Cette Méthode, cher Edgar
Morin, nous en percevons la puissance, nous en éprouvons la fécondité et nous
tentons de la faire nôtre dans nos travaux.
Nombre d'entre nous en partagent
les principes fondamentaux :
Vous dire qu'il est aisé de les appliquer
concrètement dans nos travaux serait mentir. Mais nous nous confrontons à ces
difficultés car nous croyons nécessaire de le faire et, à bien, des égards,
passionnant même ce travail est quelquefois jugé avec perplexité. Ici votre
regard me semble déterminant.
Nous pensons que le paradigme de la complexité
souffre d'une carence d'applications concrètes. Et la popularité même du terme
« complexité » masque souvent le peu d'empressement de ceux-là mêmes
qui l'utilisent à en connaître les fondements et à tenter de les appliquer. On
retrouve là une évolution qu'a connue le terme « système » :il y a
beaucoup de systèmes mais bien peu de systémiciens.
Vous faisiez un constat
sévère sur l'état de la sociologie au congrès de l'Association internationale
des sociologues de langue française (AISLF, 1980) en pointant sa
« sur-spécialisation » et sa prétention objectiviste. Depuis lors se
sont affirmés, me semble-t-il, des courants sociologiques dont le positionnement
épistémologique et les outils conceptuels sont plus proches du paradigme de la
complexité (ethnométhodologie, interactionnisme, analyse stratégique, théorie de
la structuration, sociologie du risque notamment). Parmi eux, et je crois
l'avoir montré (Roggero, 1997), la sociologie de l'action organisée (Friedberg,
1993) me semble tout à fait compatibles avec bon nombre de principes de la
pensée complexe et amendables par eux tout en permettant une forme d'application
des dits principes à l'étude de contextes concrets.
Aspirant à
l'interdisciplinarité, nous sommes néanmoins conscients du pouvoir des champs
disciplinaires. Il nous apparaît donc pertinent d'inscrire notre projet dans un
cadre disciplinaire ouvert aux collaborations externes que l'on pourrait
qualifier de la manière suivante : une relecture de corpus sociologiques
opératoires à la lumière des principes et des concepts de la pensée complexe,
notamment mais pas seulement celui de la sociologie de l'action organisée, pour
les enrichir d'une part et, d'autre part, mettre en oeuvre empiriquement
l'approche complexe. Notre terrain demeure le phénomènes territoriaux.
Que
pensez-vous d'un tel projet ? Chercher une forme d'
« opérationnalisation » de la pensée complexe vous apparaît-il
possible alors que vous écrivez : « la complexité est plus un mot-problème
qu'un mot solution » ? Sinon, comment légitimer une telle pensée, fut-elle
passionnante, dans une société plus soucieuse de solutions que de
questionnements ?